Monday, June 25, 2007

Alice déchaînée

La première fois que j'ai rencontré Alice, j'étais en vacances à Barcelone pour une dizaine de jours, histoire de prendre l'air en dehors de Paris. Non que la capitale catalane soit moins bruyante, ne soit plus calme, mais ses rues ne contenaient aucun sentiment de devoir ou d'envie mal-maîtrisée mais tout de même.

La vie là-bas n'était pas de tout repos, loin de là. No rest for the body, no rest for the mind. A vrai dire, si je ne pensais pas à ce que je devais oublier, mon processeur tournait tout de même à 95% de sa capacité, il me fallait chaque soir tuer les processus à coups de cerveza, la seule en circulation là-bas, l'estrella damm – la san miguel est un mythe pour touristes, la sangria aussi puisqu'on en parle.

Mon corps arrivait de lui-même à saturation après une poignée de nuits sur ce rythme. Et je continuais parce qu'après tout, il y avait un match à gagner et que nous n'entendrions pas le coup de sifflet final avant l'embarquement du vol 5001 pour Paris – Charles de Gaulle. Tous les après-midi étaient destinées à des projets auxquels on se consacre rarement dans la ville qu'on habite, les musées locaux : Picasso a aussi habité Barcelone, le régionalisme n'est pas une farce créée de toutes pièces par des corses n'ayant pas fini leur puberté, les collines en Espagne servent non seulement à bombarder les villes dissidentes mais aussi à surplomber des ports hallucinants, par la taille et l'activité. Dès que le ciel s'assombrissait, et puisque nous étions en novembre, cela venait finalement assez vite, j'essayais les quelques mots d'espagnols que je connaissais pour commander la première bière de la journée.

Cela faisait quelques jours que mes amis et moi suivions ce régime insensé et nous allions tous les jours un peu plus au delà de nos limites. Nous prenions avec fatalisme notre condamnation, mon coeur mourrai à Barcelone et j'enterrerai ses restes en Catalogne. Rest in peace, toussa.

Je tombais amoureux approximativent toutes les cinq minutes. Partout, partout, je voyais des jeunes femmes qui passeraient pour punks ou au mieux marginales où que ce soit en France et c'était simplement la mode catalane. Des brunettes aux tatouages ostentatoires, des piercings à peu près partout, des coupes de cheveux anarchiquement organisées. Cette caissière au musée Miro qui avait les tempes rasées, des cheveux noirs et longs dans le dos, des étoiles et des fleurs d'encre autour de l'avant-bras et je ne pouvais m'empêcher de penser que cette fille avait bien plus de classe que n'importe quelle parisienne maquillée, chic et s'habillant selon la mode saisonnière. A la sortie du musée, à la boutique souvenirs, je revoyais celle-ci discutant avec la vendeuse, celle-ci encore plus belle et tout aussi différente, chaussettes et jupes à rayures, doc martens et deux trois piercings savamment placés sur le visage, en accord avec les splendides grains de beauté qui y étaient éparpillés.

A cet instant, je ne prévoyais pas un instant de revenir à Paris. Si la norme ne te plait pas, il est plus facile de se déplacer où celle-ci te convient que de modifier les comportements de masse. Si les filles sont belles, pourquoi les chercher ailleurs ? Pourquoi attendre le spécimen unique en France ? Quand j'étais au Danemark, je trouvais les filles belles, blondes et engageantes mais je mesurais la différence sans difficulté l'écart qui les séparait de mon idéal. Pas de cela ici. Mais comment expliquer ceci ? Comment exprimer que l'unique raison de ma présence à Barcelone était la conviction d'y trouver mon âme soeur ? Je cherchais en vain comment retarder l'échéance, comment annoncer à mon patron que j'avais trouvé mieux ailleurs, à mes amis qui savaient très bien que je ne parlais pas espagnol et que je n'avais aucune attache dans ce pays, à mes parents qui m'ont vu ne pas supporter la chaleur méditerranéenne depuis que je suis tout petit.

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