Soleil noir
A vélo, je quitte mon quartier et me laisse porter sans effort en bas de la butte, où les bars font le guet. Après la rue des cascades, je croise le regard de la miroiterie, rue de ménilmontant, le nom d'un Paris populaire et symbolique d'une ville restée au siècle précédent. Je pédale maintenant à toute vitesse, aidée par la pente. Du vent dans les cheveux, comme dans les îles de la Baltique, comme dans les monts du Forez. De vieux arabes patientent, mon Belleville est toujours là, entre keufs et chômeurs, j'y suis bien. Sur le boulevard, je slalome entre les camionnettes de livraisons, les motos et les passants qui ignorent (ou font comme si) toujours les pistes cyclables. Au coin du père lachaise, je me laisse à nouveau porter et j'emprunte la rue du chemin vert. En face de moi , une tour que je n'ose pas nommer, quelques mètres devant moi, une fille à vélo aussi. Je suis surpris par l'absence de voitures. Soudain, le soleil se met à rayonner et à emplir l'espace de la rue, entièrement, entre les immeubles. C'est comme une immense photo à contre-jour, mes yeux se plissent mais je n'arrive pas à détacher mon regard. Je ne distingue rien, à part quelques ombres et silhouettes sur les trottoirs. J'arrête de pédaler et me laisse tomber dans l'orbite de ce soleil. La fille à vélo est dans le même état que moi, subjuguée. Nous avançons doucement, tout deux au même rythme. Je prie pour que cette lumière ne me quitte plus, je fixe cette lumière, je suis aveugle et je veux le rester, baigné dans cet halo jaune orangé, uniforme entre les lignes des bâtiments. Je freine par à-coups quand j'entends un mouvement sur le trottoir. Ces quelques minutes sont longues comme des heures, aucune photo, aucun mot ne pourra décrire cette image associée à ce sentiment de plénitude.
J'arrive boulevard voltaire quand mon frère qui s'impatiente m'appelle. J'arrive Corentin, j'arrive. Laisse-moi juste... le soleil a changé de rue.

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