Wednesday, March 26, 2008

Forever ago

Pour faire le deuil d'une histoire d'amour, on croit souvent qu'on trouve peu d'alternatives à oublier, à fermer les yeux et à aller de l'avant. On peut aussi partir vivre un bout dans une cabane au milieu de la forêt du Wisconsin, exister loin de la ville, faire face à l'ensemble de ses souvenirs et l'immensité d'un monde sans l'être aimé.
Quand le héros d'into the wild veut affronter ou rencontrer la nature pour devenir un homme, Bon Iver [1] s'exile pour oublier qu'il en est un. De son vrai nom Justin Vernon, notre héros précise qu'il n'avait pas l'intention de prendre sa guitare et d'écrire des morceaux, des morceaux destinés à celle qui le fit tomber. On ne sait pas trop ce qu'il vécut, là-bas, si ce n'est qu'il y fut seul pendant près de trois mois. A-t-il noyé l'image d'Emma dans les éléments qui l'entouraient ? Ou au contraire, voyait-il en permanence son visage dans les arbres, les prairies et dans le ciel, sans pouvoir en détacher les yeux ? Comment, bordel, s'est-il guéri ?

Neuf chansons dénudées [2], de flume à skinny love sont nées. Pour la plupart d'entre elles, fabriquées de simples accords de guitare à la rythmique sobre et de la voix de Vernon, si fragile qu'il parait impossible qu'un solide gaillard aux chemises de bûcheron puisse en être le propriétaire.
Ces neufs morceaux trahissent une blessure encore à vif, à l'image de ces bruits de feu d'artifice à la fin de the wolves, comme une crise de larmes. Et c'est ce qui magnifie ces chansons d'amour.
Flume a fait le tour d'un monde virtuel - paradoxe d'un album écrit loin des zéros et des uns -, faisant chavirer la plupart des coeurs rencontrés et l'histoire d'un homme barbu et triste est apparue comme la plus belle preuve d'amour qui soit, un disque entier écrit pour dire à une fille la somme de ses souffrances et de ses sentiments.
On se pose peu la question de savoir ce qu'est devenu Emma. L'aime-t-elle encore ? Pense-t-elle encore à lui ? Et si non, comment fait-elle pour recevoir un tel cadeau ? N'a-t-elle pas de coeur ?

On voudrait tous être capables d'offrir de tels gestes, alors qu'il est tellement plus facile de s'empêtrer dans des des conflits barrés et des attitudes ridicules [3]. Et quand le geste est beau, il est souvent inutile : Emma est déjà probablement dans une autre vie.
Le dernier morceau lui est dédié : for emma et s'achève sur des mots

So many foreign roads for emma, forever ago

qui laissent tant d'espoirs tristes que les sons, discrets, des cuivres et de la slide qui clôturent le disque ne peuvent que signifier que les photos sont dans les cendres, le lit est fait et qu'il est temps de laisser la porte de cette cabane fermée derrière soi pour retourner en ville, même si la cicatrice saigne encore un peu, certains soirs. A la ville, on oublie tout et l'on est obligé d'avancer, même dans le mur.









[1] bon iver, parce que le h en français ne se prononce jamais
[2] l'album For Emma, Forever Ago n'est disponible actuellement qu'en import auprès de son label, jagjaguwar - sortie européenne prévue en mai
[3] il est tellement plus facile d'être un amoureux pathétique qu'un malheureux digne

Sunday, March 23, 2008

Lonely people

Lonely people voyagent et se perdent. Ils connaissent les grandes villes. Ils parlent leur langue maternelle, l'anglais et possèdent quelques rudiments d'une troisième langue, le danois, le portugais ou l'espagnol. Lonely people tombent amoureux, souvent, et en profitent pour visiter de nouvelles villes, un peu plus loin et parfois plus près de chez eux. Ils parlent et s'arrêtent, hésitant sur le chemin du retour. Lonely people ne veulent pas de réversibilité, jamais. Une fois, Lonely people regrettent d'avoir tout joué et presque tout perdu. Ils oublient vite après avoir vu une jolie rue, après l'avoir arpentée et retenu son nom. Le soir venu, ils oublient vraiment et l'allusion de ces remords est vite noyée.
Dans la ville, Lonely people se voient et se ressemblent, dans la même volonté de ne vouloir s'enraciner, de surfer sur une vague de musique, de bière, de rencontres ou autre chose, surfer sur la ville et partir au premier coup de vent.
Lonely people veulent toujours être prêts. Prêts pour tout, prêts pour qu'une révolution fasse d'eux des icônes ou des idoles. Prêts pour que quelque chose se passe. There is something going on. Ils l'attendent. Que viendra-t-il ? Une brise légère qui remue les feuilles sans jamais ébranler le tronc, une brise légère qui repose les cheveux, comme un oubli ou un songe d'un meilleur lendemain. Souvent, Lonely People sont déçus. Mais la déception et l'échec sont l'habitude des grands espoirs et il est plus beau de voir en grand. Mieux vaut la gueule dans la boue et la tête dans les étoiles que les pieds sur terre [1].
Lonely People sont fiers, parfois trop.




[1] Extrait de Vraie blonde (et autres) de Jack Kerouac :
Sans aucun doute, il a fallu en payer le prix. Nous étions tous réellement ces vauriens imaginés par Mèmère. Nous pensions être honnêtes, comme ils disent, être fidèles à nos origines et à nos personnalités, et rompre les contraintes sociales et les usages littéraires auxquels, pensions-nous, notre génération avait à faire face. Nous prenions tous les risques possibles et nous nous en faisions un point d'honneur. Toute forme de sécurité était pour nous une insulte.
[Cela] rassemble donc ce qui a toujours constitué notre propos, traîner, observer, rêver à la vie, prendre soin de ses amis et finalement faire sa vie pour soi-même et ceux qu'on aime. C'est un monde d'attentions gratuites, d'intimité constante, de plaisirs rustiques.

Ecrit au Tape Bar, rue de la roquette, Paris

Thursday, March 13, 2008

In_Berlin - day two

The day after, je me réveille tôt dans mon dortoir. Béni soit un de mes coturnes nocturnes, la fenêtre est ouverte et laisse passer un vif courant d'air qui me berce, dans mon lit superposé. Après tout, j'ai peu d'impératif aujourd'hui.
Sans manger, je quitte l'hôtel un peu plus tard et me dirige vers le second, situé à l'est de Kreutzberg. Je refais le chemin en sens inverse, Alexander Plads, le train vers OstKreuze, les bâtiments en rang. A la sortie de Warchauer Strasse vers la ligne de métro 1, il faut emprunter un pont haut sur les voies. Le vent est fort, l'air est frais, c'en est presque pénible avec mon sac au bras. Les gens sont visiblement pressés, et je tente tant bien que mal de les éviter. J'esquive un allemand d'une quarantaine d'années, qui visiblement, porte plus de peine que moi sur ses épaules. J'observe son visage, je le dépasse et je m'arrête stupéfait. Hans-Heinrich H., professeur de psycho-acoustique à l'université d'Ørsted – DTU, je t'ai retrouvé. Homme fantasque et un brin dilettante, je me rappelle de toi, l'après-midi de la présentation de ma thèse qui signait la fin de mes études. Ce jour-là, nous avions offert, un camarade et moi, un pot à tous les professeurs du département, tu étais arrivé en retard et nous avions terminé à trois les vins français et la bière danoise. Pendant deux heures, tu nous avais parlé du paradoxe est-allemand. Un pays entier retrouve sa liberté et se sent floué une quinzaine d'années plus tard. Pierre comme moi ignorions tout de la politique allemande et tu avais partagé avec nous les frustations de la moitée moitié d'un peuple, frustations qui étaient aussi les tiennes. J'hésite à faire demi-tour, à te rattraper mais tu ne te rappelles sûrement pas de moi et j'aime assez t'avoir croisé si brièvement, tel un fantôme triste, sur un pont de Berlin, ta ville, pour me rappeler un autre temps à l'étranger.

J'arrive à die Fabrik, Schlesische Strasse, qui paraît confortable et vaste et qui ressemble à un vrai hôtel, avec une salle de réception, ses fauteuils en cuir et ses miroirs muraux. Le check-in se fait plus tard dans l'après-midi, je laisse mes bagages et repars donc aussitôt à la conquête de Berlin, à pied évidemment. Je décide de suivre la ligne de métro aérien vers l'ouest. Nombre de cafés proposent des petits déjeuners et je me rappelle que je n'ai rien mangé depuis la dernière bière hier. La plupart des restaurants, une fois de plus, sont vides et je n'ose m'y aventurer, malgré les alléchantes cartes aux noms de brunchs allemands. Un peu plus tard, j'avise un panneau annonçant un rock n' roll frustück, je n'hésite pas une seconde et je passe la porte. Les murs du bar sont peints en rouge, quelques affiches de concert ornent les murs, dont l'une d'un concert réunissant les Beastie Boys, Blues Explosion et the Roots quelque part aux Etats-Unis. Une autre annonce un réveillon avec Marky Ramone aux platines. Je m'installe au comptoir, la serveuse aux tatouages d'étoiles dans le cou et aux cheveux rouges (toujours du rouge) m'amène la carte. Un verre de schaps avec le petit déjeuner ? Je me contenterai de fromage et de jambon pour une première. Un couple de backpackers américains derrière moi, deux hommes à la quarantaine tassés et aux tatouages décolorés se tiennent à mes côtés, un morceau d'Ali Farka Touré, cette superbe allemande derrière le bar, je me vois mal ne pas tomber amoureux de l'endroit. Une fois rassasié, je repars vers Berlin, en notant soigneusement l'adresse du bar, un lieu comme celui-ci en pleine nuit doit faire honneur à son nom. Je suis sur une centaine de mètres une jolie punk avec ses chiens, traverse un square appelé Mariannen Platz, les herbes sont folles, rien n'est taillé, on échappe à la propreté des parcs et jardins parisiens. Je passe un coup de fil à Marielle pour régler un ou deux détails de leur arrivée, et je croise pour la première fois, à pied, l'ancien tracé du Mur. A ce moment, une rafale renverse une vieille à vélo et j'ai de la peine à moi aussi tenir debout. Je suis donc Engeldamm pour arriver cinq minutes plus tard sur Engelbecken, étang où le mur jadis tournait à angle droit vers le sud. Je continue tout droit et pénètre ainsi dans le coeur de Berlin Est, vers qui l'on revient chaque fois. A pied au milieu de ces bâtiments, aperçus hier, on se sent petit et écrasé par l'histoire, dans une ville laide. Plus tard, on arrive sur une place où les grues jaillissent de terre, pas moins de dix-sept à l'horizon proche quand je fais le tour de moi-même. Ici apparemment se tenait le palais royal, dont on ne distingue que quelques poutres métalliques et rouillées. Au bout de la place, Unter den Linden que j'emprunte à mon tour. L'avenue a autant de charme que les Champs-Elysées, il n'y a guère que le mémorial sur Bebel plads et l'horizon sur la porte de Brandenbourg pour m'arracher quelques sentiments. Je continue de marcher, sans fatigue. Sur la Pariser Plads, les groupes de touristes admirent la porte et l'ambassade de France, bâtiments que je trouve tout deux décevants dans leur architecture. Je passe la porte et comprends par contre le poids historique de l'endroit. Les quelques cartes postales en noir et blanc montrant l'esplanade totalement détruite après la guerre, les images de télévision montrant le mur et la porte derrière ont joué leur rôle. Ici se sont passés des évènements capitaux de l'histoire européenne et mondiale. A ma droite, le Reichstag, à ma gauche le mémorial de l'Holocauste vers laquel je me dirige.
Toujours un peu plus loin dans l'affect, les deux mille sept cents blocs, de hauteur variable, posés sur des vagues de pavés m'encerclent très vite et j'ai la désagréable impression d'être pris dans la houle et le courant, sans que je ne veuille et ne puisse m'en sortir. Je me perds et je m'abandonne une demi-heure avant de ressortir, épuisé. Je traverse la place de la République, déserte et vide devant le Reichstag pour traverser la Spree et me retrouver dans l'ancien quartier juif. Mes jambes commencent à me trahir, je cherche un endroit pour boire la première bière de la journée. Après avoir été attiré par un pub du nom d'Oscar Wilde, finalement morbide, sombre et dégueulasse, je tombe sur un grand bâtiment sur Oranienburg Tor Strasse, avec un bar donnant sur la rue et qui m'a l'air suffisament cosy pour m'y reposer. Welcome at Studio 54.
Les murs rouges, toujours, ne réduisent pas le volume de la pièce, immense et haut de plafond. La première bière se faisait attendre et se fraye aisément un chemin jusqu'à mes lèvres. Comme dans tous les bars rencontrés jusqu'ici, une petite troupe d'habitués fait semblant de remplir le lieu et la serveuse me ravit par sa normalité. Le second disque de Gorillaz, les jours du démon, joue et j'essaie de fouiller ma mémoire à la recherche d'un disque récent populaire de cette qualité. Each planet we reach is dead. Every girl we meet is normal. C'est dommage, on nous parle toujours de territoires vierges et à explorer et c'est comme si tout nouveau continent nous explose un sentiment de déjà-vu à la gueule.

Je reprends la route, rassasié, descendant l'avenue. Je m'apprête à prendre une photo de la nouvelle synagogue lorsque mon frère m'appelle. Encore un plan à la con auquel je dois participer, encore un stratagème qui échouera et encore une fois, je suis pris au propre piège de ma volonté qui ne cède qu'à lui dans ce genre de négociations. Bordel.
Je continue la marche, partagé entre l'envie d'une seconde bière et celle de me reposer à l'hôtel. Désorienté, j'arrive au hasard dans le Häckesche Hof, où l'on accède par un portail et constituée d'une dizaine de petites places à l'intérieur des bâtiments mêmes. Elles sont reliées une à une par de courts passages. L'impression de profondeur, rnforcée par les cinq ou six étages qui nous entourent, ne m'opprime pas. Des magasins de décorations, un ou deux cafés s'affichent dans le calme. J'en sors, apaisé et décide de prendre le premier métro pour Schlesische Tor. Arrivé à l'hôtl, je trouve la chambre aux vitres immenses (près de trois mètres de hauteur), donnant sur la cour. La lumière doit emplir la pièce le matin. Après une douche, je m'endors dans des draps propres. Deux heures plus tard, je me réveille sans savoir où je me trouve. Retrouvant mes esprits et le goît de la bière, je sors, cherchant un comptoir où lire et attendre mes amis.
Dans une rue du faubourg, où les kebabs et restaurants populaires font le nombre, la quantité de bars de nuit est impressionnante. A une centaine de mètres en m'éloignant de la station, j'ouvre la porte d'un café remplis de jeunes gens, jeunes blondes aux jupes romantiques, jeunes hommes barbus et aux cheveux courts. Je m'enfonce dans un canapé avec un verre plus grand que la normale et m'abandonne à une torpeur agréable, il est aux alentours de vingt heures, un vendredi soir à Berlin. Je continue d'écrire ces lignes pendant que deux hommes s'affairent à réparer le baby-foot au fond de la salle. Les abats-jours de grand-mères un peu partout, les lumières jaunes tamisées se marient très bien avec les canapés défoncés, c'est pour cela que je dois m'y sentir bien.
Sans nouvelles de Marielle, je retourne à l'hôtel où je me poste pour faire le guet. Une pièce carrée fait office de café – restaurant, elle longe le couloir d'entrée et une baie vitrée qui remplit un côté m'oblige à garder un oeil ouvert sur la rue, à l'affût des jolies filles et de mes amis. Au bar, à l'opposé, se tient la cerveuse, joliment normale encore, et deux de ses amies qui me tournent le dos. J'entame la lecture du canon de Lasselille, de Jørn Riel, des histoires de trappeurs, condamnés au Grønland, qui se construisent des maisons et puis des vies, dans un pays hostile et qui finalement ne le quitteront jamais. C'est si beau. J'aimerais n'avoir d'autres horizons que les glaciers, mes amis et l'eau de vie.
J'achève ma bière quand j'aperçois de l'autre côté de la vitre, sur le trottoir, une fille maigre aux cheveux longs et bruns, accompagné d'un homme au manteau noir. Marielle et Xavier sont là, je ne suis plus seul à Berlin, je me dois de partager la ville avec mes amis et je suis content d'avoir de la compagnie. Une pinte plus tard, nous cherchons à manger, trouvons un italien, qui après le repas, vient encaisser l'addition, comme dans tous les autres bars et restaurants que nous croiserons à Berlin, à notre table et avec la sacoche noire qui fait office de porte-monnaie.



Ecrit à Paris au Stollys dans le Marais, à l'Ogre à Plumes rue Jean-Pierre Timbaud et à l'Express rue du Chemin Vert.