In_Berlin - day four
Nous continuons de prendre le petit déjeuner au café de l'hôtel, où le Brauerfrühstück nous retient. L'omelette de pommes de terres, la salade qui l'accompagne ont fait de Xavier un homme sanguinaire qui tuerait pour une fourchette du plat. Les fromages, les saucisses et les confitures font un parfait complément, sans oublier le jus d'orange pressé au prix du demi parisien. Avec vue sur la rue, nous déchiffrons le journal du matin. La finale de hand opposera le Danemark à la Croatie et il est fait mention du parcours réussi de Tsonga à l'Open d'Australie, qui doit jouer en ce moment même. Nous n'en comprenons guère plus.
Aujourd'hui, nous arrivons enfin au musée juif. Le projet de ce lieu est commencé en 1989, lorsque le musée de Berlin veut agrandir sa section dédiée au département judaique et c'est David Libeskind [1] qui dessine le nouveau bâtiment, ouvert en 1999. Vu de dehors, les murs paraissent fermés, sans fenêtres mais on aperçoit de plus près des dizaines de meurtrières. Je ne vois pas l'étoile de David brisée, mais simplement le blitz, l'éclair, la ligne cassée que représente le musée vu du ciel. Une fois à l'intérieur, un puits nous guide sous le sol où trois axes s'offrent à nous : l'axe de l'Holocauste, l'axe de l'Exil et l'Axe de la Continuité, censés représenter le destin du peuple juif. Pas l'un d'entre eux n'est droit et horizontal et nous perdons vite l'orientation. Sur l'axe de l'Holocauste, des noms de camps sont inscrits sur les murs, le plafond est bas et la pente nous conduit jusqu'au bout du couloir où une lourde porte, de travers elle aussi, s'ouvre vers la Tour de l'Holocauste. Une fois la porte refermée derrière nous, me voilà seul dans un espace aveugle. Tout y est noir, les murs et le sol sont de béton nu, il y fait froid. Loin, haut là-bas, une mince ouverture vers la lumière du jour fait office d'espoir impossible. Il est heureux de voir qu'il existe une sortie à ce gouffre, il est malheureux qu'elle soit inaccessible. Je passe de longues minutes, seul dans le noir, à attendre que quelque chose rompe le silence. Rien ne vient. Je ressors et retrouve mes amis, occupés à observer les objets des destins particuliers exposés dans les vitrines du mur. L'axe de l'Exil, où sont inscrit les noms des villes où les juifs allemands émigraient, Stockholm, New York, est de même nature, en pente douce vers une autre porte, plus légère, qui donne sur le jardin de l'Exil, à l'air libre et désaxé. Quarante-neuf colonnes en carré poussent du sol, bancal, et des oliviers y poussent à leur sommet. Quarante-huit colonnes portent de la terre allemande, on a offert à celle du centre de la terre israélienne. Si je ne peux m'empêcher une fois de plus d'y voir un message d'espoir quand je regarde vers le ciel, la nudité hivernale des arbres apporte un sentiment de tristesse diffus. Au dehors du musée, l'architecture des immeubles, tous identiques, qui s'alignent et se ressemblent tous, renforce cette impression de grisaille. Between the lines.
Je reprends l'axe de la Continuité qui amène à l'exposition proprement dite. Des escaliers nous ramènent, étape par étape, au rez-de chaussée. Avant cela, des espaces vides et froids, et notamment une sorte de cage, dont la base est un triangle, très étroit, très haut, toujours avec les mêmes meurtrières et où sont disséminées des milliers de disques de plusieurs centimètres d'épaisseurs, trouées par des bouches et des yeux, tous différents. Il faut marcher dessus et le bruit de mes pas résonnent en bruit métallique, jusqu'en haut des murs. Je marche sur les visages des morts, sur les visages des exilés et j'entends leurs voix se plaindre. Mon cœur vacille mais je ne peux m'empêcher de continuer à marcher, jusqu'à la pointe du triangle, couvert par un plafond très bas une fois de plus, où la lumière a du mal à parvenir, je marche dans l'obscurité et j'entends toujours les cris sous mes pas. The voices of the dead. Mes genoux faiblissent et j'essaie de sortir de ce piège tant bien que mal. Marielle et Xavier arrivent quand j'en sors et je m'assois pour reprendre mes esprits. J'ai envie de remettre mes pieds dans le bordel car c'est notre histoire à tous et je ne peux pas l'oublier.
Plus tard, l'exposition permanente, retraçant l'histoire et la culture juives depuis des millénaires me captive mais se fait vite fatigante après l'émotion des premières salles. Riche mais presque indigeste à ce moment-là.
Nous sortons du musée, la nuit tombe. Etrangement, en dehors du quartier de notre hôtel, nous n'avons guère mis les pieds dans l'ancien Berlin-Ouest et nous décidons donc d'aller passer la soirée vers Kurfürstendamm, construite il y a deux siècles pour soutenir la comparaison avec les boulevards haussmanniens de l'époque. Le quartier y a été détruit intégralement par le bombardement de Berlin à la fin de la guerre et fut la vitrine de l'Occident pendant les décennies de guerre froide. La rue y est laide, entourée de bâtiments neufs aux vitres teintées, la publicité y est omniprésente, le charme absent. Même la place où trône l'église symbole des bombes tombées, la Kaiser-Wilhem Gedächtniskirche, manque de caractère. Le clocher a le crâne ouvert, comme fracassé par une hache. Nous en faisons le tour, subjugués. La modernité a osé ajouter des mini-tours pour entourer l'église, en forme de vaisseau spatial et aux façades bleues brillantes.
Nous marchons le long de l'avenue vide – nous sommes dimanche soir – où les vitrines de magasins de sport, de disque, de fringues succèdent aux fast-food. Je ne comprends pas comment, au vingtième siècle, on a pu transformer les plus belles avenues des capitales en galeries marchandes. Il faut prévenir les touristes que ces rues n'ont rien à offrir, rien à donner, plus d'histoire, plus de vie, plus de charme. Nous bifurquons et arrivons, près d'une ligne de train sur la Savignyplads, dont nos guides vantent la vie nocturne à l'époque des deux Berlin. Encore une fois, les gens manquent à l'appel et nous mangeons dans un restaurant à tapas, déserté. La lumière sombre, les jambons au plafond, et les murs en pierre de taille nous suffisent. Pas de vin espagnol, juste de la bière, une san-miguel ou de la bière pression, j'ai oublié. Nous continuons notre tournée des bars avec le Gainsbourg Café, qui donne directement sur la place. La clientèle est plus âgée et nous dénotons d'avec les gens à la quarantaine aisée. La plupart des cocktails contiennent du champagne et les prix sont presque parisiens. Mais nous trinquons en dessous d'un portrait de Serge Gainsbourg, ce qui n'arrive pas si souvent.
Le bar d'à côté est plus populaire et les gens qui la peuplent, clients comme barmen, sont vieux, vieux aux rides prononcées, des vieux qui ont plus connu Berlin en deux morceaux qu'en un. Nous ne nous en rendons pas compte sur le coup, mais les berlinois qui ont le plus souffert du gouffre était à portée de main, à portée de voix et nous avons fait comme si de rien n'était, car il n'était rien pour nous d'autre qu'un dimanche soir dans une grande ville. La serveuse comprend mal mon allemand et je reviens avec deux énormes pintes de blanche pour mes amis et un demi de blonde pour moi alors que j'avais précisément demandé les tailles inverses. Un chat dort paisiblement sur les journaux à disposition, un œil sur la rue, un autre sur nos vestes. Nous rentrons, nous sommes dimanche soir et nous ne travaillons pas demain.
[1] David Lisbekind, spécialisé dans les galeries de monstres, a remporté le concours pour le prochain World Trade Center. Il a aussi dessiné les plans du Jewish Museum de Copenhague et de l'Imperial War Museum à Manchester. Plus d'infos sur le site de l'architecte
[2] Sites utilisés à propos du Jewish Museum de Berlin:
Vertige de Jacqueline Morne
Le Musée juif de Berlin, une étude de Jérôme Charel et Julien Mortet
Aujourd'hui, nous arrivons enfin au musée juif. Le projet de ce lieu est commencé en 1989, lorsque le musée de Berlin veut agrandir sa section dédiée au département judaique et c'est David Libeskind [1] qui dessine le nouveau bâtiment, ouvert en 1999. Vu de dehors, les murs paraissent fermés, sans fenêtres mais on aperçoit de plus près des dizaines de meurtrières. Je ne vois pas l'étoile de David brisée, mais simplement le blitz, l'éclair, la ligne cassée que représente le musée vu du ciel. Une fois à l'intérieur, un puits nous guide sous le sol où trois axes s'offrent à nous : l'axe de l'Holocauste, l'axe de l'Exil et l'Axe de la Continuité, censés représenter le destin du peuple juif. Pas l'un d'entre eux n'est droit et horizontal et nous perdons vite l'orientation. Sur l'axe de l'Holocauste, des noms de camps sont inscrits sur les murs, le plafond est bas et la pente nous conduit jusqu'au bout du couloir où une lourde porte, de travers elle aussi, s'ouvre vers la Tour de l'Holocauste. Une fois la porte refermée derrière nous, me voilà seul dans un espace aveugle. Tout y est noir, les murs et le sol sont de béton nu, il y fait froid. Loin, haut là-bas, une mince ouverture vers la lumière du jour fait office d'espoir impossible. Il est heureux de voir qu'il existe une sortie à ce gouffre, il est malheureux qu'elle soit inaccessible. Je passe de longues minutes, seul dans le noir, à attendre que quelque chose rompe le silence. Rien ne vient. Je ressors et retrouve mes amis, occupés à observer les objets des destins particuliers exposés dans les vitrines du mur. L'axe de l'Exil, où sont inscrit les noms des villes où les juifs allemands émigraient, Stockholm, New York, est de même nature, en pente douce vers une autre porte, plus légère, qui donne sur le jardin de l'Exil, à l'air libre et désaxé. Quarante-neuf colonnes en carré poussent du sol, bancal, et des oliviers y poussent à leur sommet. Quarante-huit colonnes portent de la terre allemande, on a offert à celle du centre de la terre israélienne. Si je ne peux m'empêcher une fois de plus d'y voir un message d'espoir quand je regarde vers le ciel, la nudité hivernale des arbres apporte un sentiment de tristesse diffus. Au dehors du musée, l'architecture des immeubles, tous identiques, qui s'alignent et se ressemblent tous, renforce cette impression de grisaille. Between the lines.
Je reprends l'axe de la Continuité qui amène à l'exposition proprement dite. Des escaliers nous ramènent, étape par étape, au rez-de chaussée. Avant cela, des espaces vides et froids, et notamment une sorte de cage, dont la base est un triangle, très étroit, très haut, toujours avec les mêmes meurtrières et où sont disséminées des milliers de disques de plusieurs centimètres d'épaisseurs, trouées par des bouches et des yeux, tous différents. Il faut marcher dessus et le bruit de mes pas résonnent en bruit métallique, jusqu'en haut des murs. Je marche sur les visages des morts, sur les visages des exilés et j'entends leurs voix se plaindre. Mon cœur vacille mais je ne peux m'empêcher de continuer à marcher, jusqu'à la pointe du triangle, couvert par un plafond très bas une fois de plus, où la lumière a du mal à parvenir, je marche dans l'obscurité et j'entends toujours les cris sous mes pas. The voices of the dead. Mes genoux faiblissent et j'essaie de sortir de ce piège tant bien que mal. Marielle et Xavier arrivent quand j'en sors et je m'assois pour reprendre mes esprits. J'ai envie de remettre mes pieds dans le bordel car c'est notre histoire à tous et je ne peux pas l'oublier.
Plus tard, l'exposition permanente, retraçant l'histoire et la culture juives depuis des millénaires me captive mais se fait vite fatigante après l'émotion des premières salles. Riche mais presque indigeste à ce moment-là.
Nous sortons du musée, la nuit tombe. Etrangement, en dehors du quartier de notre hôtel, nous n'avons guère mis les pieds dans l'ancien Berlin-Ouest et nous décidons donc d'aller passer la soirée vers Kurfürstendamm, construite il y a deux siècles pour soutenir la comparaison avec les boulevards haussmanniens de l'époque. Le quartier y a été détruit intégralement par le bombardement de Berlin à la fin de la guerre et fut la vitrine de l'Occident pendant les décennies de guerre froide. La rue y est laide, entourée de bâtiments neufs aux vitres teintées, la publicité y est omniprésente, le charme absent. Même la place où trône l'église symbole des bombes tombées, la Kaiser-Wilhem Gedächtniskirche, manque de caractère. Le clocher a le crâne ouvert, comme fracassé par une hache. Nous en faisons le tour, subjugués. La modernité a osé ajouter des mini-tours pour entourer l'église, en forme de vaisseau spatial et aux façades bleues brillantes.
Nous marchons le long de l'avenue vide – nous sommes dimanche soir – où les vitrines de magasins de sport, de disque, de fringues succèdent aux fast-food. Je ne comprends pas comment, au vingtième siècle, on a pu transformer les plus belles avenues des capitales en galeries marchandes. Il faut prévenir les touristes que ces rues n'ont rien à offrir, rien à donner, plus d'histoire, plus de vie, plus de charme. Nous bifurquons et arrivons, près d'une ligne de train sur la Savignyplads, dont nos guides vantent la vie nocturne à l'époque des deux Berlin. Encore une fois, les gens manquent à l'appel et nous mangeons dans un restaurant à tapas, déserté. La lumière sombre, les jambons au plafond, et les murs en pierre de taille nous suffisent. Pas de vin espagnol, juste de la bière, une san-miguel ou de la bière pression, j'ai oublié. Nous continuons notre tournée des bars avec le Gainsbourg Café, qui donne directement sur la place. La clientèle est plus âgée et nous dénotons d'avec les gens à la quarantaine aisée. La plupart des cocktails contiennent du champagne et les prix sont presque parisiens. Mais nous trinquons en dessous d'un portrait de Serge Gainsbourg, ce qui n'arrive pas si souvent.
Le bar d'à côté est plus populaire et les gens qui la peuplent, clients comme barmen, sont vieux, vieux aux rides prononcées, des vieux qui ont plus connu Berlin en deux morceaux qu'en un. Nous ne nous en rendons pas compte sur le coup, mais les berlinois qui ont le plus souffert du gouffre était à portée de main, à portée de voix et nous avons fait comme si de rien n'était, car il n'était rien pour nous d'autre qu'un dimanche soir dans une grande ville. La serveuse comprend mal mon allemand et je reviens avec deux énormes pintes de blanche pour mes amis et un demi de blonde pour moi alors que j'avais précisément demandé les tailles inverses. Un chat dort paisiblement sur les journaux à disposition, un œil sur la rue, un autre sur nos vestes. Nous rentrons, nous sommes dimanche soir et nous ne travaillons pas demain.
[1] David Lisbekind, spécialisé dans les galeries de monstres, a remporté le concours pour le prochain World Trade Center. Il a aussi dessiné les plans du Jewish Museum de Copenhague et de l'Imperial War Museum à Manchester. Plus d'infos sur le site de l'architecte
[2] Sites utilisés à propos du Jewish Museum de Berlin:
Vertige de Jacqueline Morne
Le Musée juif de Berlin, une étude de Jérôme Charel et Julien Mortet

1 Comments:
Vive le brauern frustuck !!!
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