In_Berlin - day three
J'ai appris l'allemand pendant neuf ans. Une langue avec laquelle j'étais à l'aise à l'écrit et à l'oral, je le croyais. A la fin de l'adolescence, je l'ai arrêté et j'ai oublié l'intégralité de sa grammaire et de son vocabulaire du jour au lendemain. Au Danemark, quelques souvenirs m'ont aidé à comparer les écrits mais la langue parlée, différente à tout point de vue, me restait inaccessible. Je me dois de chercher dans les deux années de phrases entendues et jamais comprises. Tout est dans ma tête, comme un immense puzzle que je dois remettre en ordre. Les cours que je prends depuis maintenant six mois m'ont permis de retrouver les angles et les bords. Reste le plus dur.
L'espagnol et le portugais, eux, ont le mérite d'avoir les racines du français et quand j'essaie maladroitement de les parler, je me sers des racines françaises que je latinise, en me rappelant de quelques indispensables intraduisibles. Cela tient plus de la devinette que de la grammaire. J'étais au Mexique et je comprenais la moitié des phrases sans pouvoir en écrire une seule. J'étais au Portugal et j'arrivais à passer une demi-journée seul à Porto.
Mais l'allemand est juste absent de ma mémoire, quelques mots me rappellent des phrases jadis apprises par cœur, dont es tut mir weh et je me retrouve à Berlin, avec comme seul réflexe de répondre en anglais aux jolies filles qui me demandent ce que je désire boire ou manger.
Nous voulons visiter le musée juif pour commencer, car tu m'en as dit du bien, il y a quelques années, quand nous nous découvrions. L'absence de distributeurs de billets me rappelle Bruxelles et surtout nous emmène plus au nord que prévu sur Friedrichstrasse, jusqu'au Checkpoint Charlie, haut-lieu touristique et symbole d'un mur et de l'absurdité. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous rentrons donc dans le musée du mur. J'y recherche des photos en noir et blanc parce que c'est comme cela qu'une ville m'attire et que je m'y projette des années auparavant. A Paris aussi, mais dans mon village de cinq cents habitants également. Les instantanés des gens morts et des pierres immobiles me fascinent. Et j'aime comparer aux rues et places que je connais, me mettre dans le cadre. Me voir en noir et blanc. Le principal intérêt du musée est d'expliquer les évènements d'après-guerre qui ont séparé une ville et un peuple en deux. Ces vies brisées me donnent la nausée, et pas seulement parce que la visite joue la compassion à outrance en montrant les destins particuliers de quelques familles, ce père a creusé un tunnel, cette mère a cousu un uniforme militaire, ce fils est tombé sous les balles ou s'est noyé dans la Spree. Les faits divers prennent le pas sur l'histoire, décrivant une multitude d'évasions qui se ressemblent toutes. Plus fort cependant, l'histoire du blocus de Berlin Ouest, de paire avec celle d'un choix politique que ceux de l'Est n'ont jamais eu. Le reste, la présentation désuète de documents trop vieux me fatiguent vite et je sors du musée avant mes amis. Le vent est froid et me pénètre jusqu'aux os. Devant la réplique du poste-frontière, un faux soldat tamponne de faux visas sur les vrais passeports des touristes. Les jeunes américaines s'y pressent. Le vide du terrain vague en face est une ancienne frontière.
Un peu plus tard, Xavier et Marielle sortent à leur tour, et sont eux aussi attrapés par le vent. L'après-midi est déjà bien avancée, comme l'hiver, et Xavier lance l'idée de trouver un endroit pour prendre un chocolat chaud et en profiter pour regarder la demi-finale de l'Euro de handball, entre France et Croatie. Essayons de profiter que cela soit le sport national. Nous remontons donc Friedrichstrasse, où les boutiques de luxe succèdent aux boutiques de luxe. Pas beaucoup d'endroits confortables, alors nous continuons. Cette partie de la ville est laide et sans âme, tout y est gris, comme dans toutes les villes nouvelles. Nous croisons Unter den Linden, pénétrons dans Mitte, toujours rien. Les cafés sont aussi vides que le jour de mon arrivée et aucun n'a d'écran télé, même si nous trouvons plus fréquemment des endroits séduisants, comme nous nous immisçons dans la vieille ville. Again, Hackesche Höfe. Nous reprenons le chemin où je me suis arrêté hier, près de la Schlesiche Tor. Arrive la Rosa Luxemburg Plads et bientôt le Café Courage où nous abandonnons tout espoir de voir la défaite – nous l'apprendrons le lendemain – de l'équipe de France.
Le samedi après-midi, pour un étudiant étranger, est souvent dédié à la farniente dans les cafés cosy de la ville qu'ils résident, surtout dans les villes du nord, quand l'hiver s'empare des rues si tôt dans la journée. La solitude prend une place tellement grande dans la vie d'un expatrié que l'on est prêt à s'imaginer un confort dans chaque endroit où des gens se retrouvent, et se construire un même cercle d'amis que l'on oublie parfois vite une fois revenu au pays. Le Café Courage, dans un coin, est rempli de ce genre de gens que j'ai autrefois côtoyé et je me revois plus jeune et plus mince sur Istedgade avec Marc, aus Weimar ou Joana de Lisboa. Pourquoi oublie-t-on ces amis plus vite que d'autres, qui le méritent pourtant moins ? Pourquoi faut-il que la vie à l'étranger soit toujours une parenthèse ?
Plus tard, nous retrouvons Prenzlauer Berg, où nous dînons, puis nous posons au Café Danesi, dont le nom m'accroche. A quelques mètres de Kulturbrauerei, les vieilles tables en bois et les chaises robustes nous bercent, un samedi soir à Berlin. Encore une superbe serveuse. En face de nous, un snack dont l'enseigne affiche fièrement CurryWürst. Après deux bières, j'amène mes amis dans le vieux quartier aux pavés et aux murs rouges. Ce soir, les stands à saucisses remplissent l'atmosphère de leurs odeurs et si nous n'avons pas faim, nous sommes toujours gourmands. Comme moi l'avant-veille, Marielle et Xavier se retrouvent dans une ville coupée de celle qui l'entoure. Les gens font la queue pour manger, la fumée grasse semble sortir du sol. Nous buvons ensuite des bières dans l'endroit où j'avais vu ce concert deux jours auparavant. Autour du baby, nous savourons nos bouteilles tandis que, fait impossible à Paris, !!!, Gonzales et the Knife sont joués d'affilée par le DJ. La piste de danse est toujours vide, il est près de minuit, ces allemands sont donc vraiment bizarre. J'aime ces endroits où l'on peut danser, parler, boire des bières, voir des concerts. La nuit parisienne est trop cloisonnée.
Le bar se remplit petit à petit mais la fatigue nous gagne. Soudain, la batterie de Train in vain des Clash lance son rythme que j'ai souvent, adolescent, confondu avec le sample de Stupid Girl de Garbage. J'ignore pourquoi mais j'identifie totalement, et depuis des années, les Clash à la ville de Berlin. Je confonds peut-être avec Londres, probablement, mais la capitale allemande a ce côté de nostalgique, de noir et de punk qui va très bien avec les chansons de London Calling ou Sandinista. Je suis là, canette en main, au coeur de la ville qui me fait rêver depuis tant de temps. Je bois à sa santé.
Le bar me plait beaucoup plus que deux jours plus tôt, parce qu'il est exactement le bar dont je rêve à Paris, avec la musique que je ne trouve nulle part, parce qu'on y danse sur de vieux tubes, parce qu'on n'enterre pas l'underground. Nous prenons un métro, tard dans la nuit, rempli de gens saouls, blonds comme les danois, et je fredonne Train in vain en pensant que Paris ne me manque pas et que ce n'est pas là que je dois me trouver.
I need new clothes
I need somewhere to stay
But without all these things I can do
But without your love I won't make it through
L'espagnol et le portugais, eux, ont le mérite d'avoir les racines du français et quand j'essaie maladroitement de les parler, je me sers des racines françaises que je latinise, en me rappelant de quelques indispensables intraduisibles. Cela tient plus de la devinette que de la grammaire. J'étais au Mexique et je comprenais la moitié des phrases sans pouvoir en écrire une seule. J'étais au Portugal et j'arrivais à passer une demi-journée seul à Porto.
Mais l'allemand est juste absent de ma mémoire, quelques mots me rappellent des phrases jadis apprises par cœur, dont es tut mir weh et je me retrouve à Berlin, avec comme seul réflexe de répondre en anglais aux jolies filles qui me demandent ce que je désire boire ou manger.
Nous voulons visiter le musée juif pour commencer, car tu m'en as dit du bien, il y a quelques années, quand nous nous découvrions. L'absence de distributeurs de billets me rappelle Bruxelles et surtout nous emmène plus au nord que prévu sur Friedrichstrasse, jusqu'au Checkpoint Charlie, haut-lieu touristique et symbole d'un mur et de l'absurdité. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous rentrons donc dans le musée du mur. J'y recherche des photos en noir et blanc parce que c'est comme cela qu'une ville m'attire et que je m'y projette des années auparavant. A Paris aussi, mais dans mon village de cinq cents habitants également. Les instantanés des gens morts et des pierres immobiles me fascinent. Et j'aime comparer aux rues et places que je connais, me mettre dans le cadre. Me voir en noir et blanc. Le principal intérêt du musée est d'expliquer les évènements d'après-guerre qui ont séparé une ville et un peuple en deux. Ces vies brisées me donnent la nausée, et pas seulement parce que la visite joue la compassion à outrance en montrant les destins particuliers de quelques familles, ce père a creusé un tunnel, cette mère a cousu un uniforme militaire, ce fils est tombé sous les balles ou s'est noyé dans la Spree. Les faits divers prennent le pas sur l'histoire, décrivant une multitude d'évasions qui se ressemblent toutes. Plus fort cependant, l'histoire du blocus de Berlin Ouest, de paire avec celle d'un choix politique que ceux de l'Est n'ont jamais eu. Le reste, la présentation désuète de documents trop vieux me fatiguent vite et je sors du musée avant mes amis. Le vent est froid et me pénètre jusqu'aux os. Devant la réplique du poste-frontière, un faux soldat tamponne de faux visas sur les vrais passeports des touristes. Les jeunes américaines s'y pressent. Le vide du terrain vague en face est une ancienne frontière.
Un peu plus tard, Xavier et Marielle sortent à leur tour, et sont eux aussi attrapés par le vent. L'après-midi est déjà bien avancée, comme l'hiver, et Xavier lance l'idée de trouver un endroit pour prendre un chocolat chaud et en profiter pour regarder la demi-finale de l'Euro de handball, entre France et Croatie. Essayons de profiter que cela soit le sport national. Nous remontons donc Friedrichstrasse, où les boutiques de luxe succèdent aux boutiques de luxe. Pas beaucoup d'endroits confortables, alors nous continuons. Cette partie de la ville est laide et sans âme, tout y est gris, comme dans toutes les villes nouvelles. Nous croisons Unter den Linden, pénétrons dans Mitte, toujours rien. Les cafés sont aussi vides que le jour de mon arrivée et aucun n'a d'écran télé, même si nous trouvons plus fréquemment des endroits séduisants, comme nous nous immisçons dans la vieille ville. Again, Hackesche Höfe. Nous reprenons le chemin où je me suis arrêté hier, près de la Schlesiche Tor. Arrive la Rosa Luxemburg Plads et bientôt le Café Courage où nous abandonnons tout espoir de voir la défaite – nous l'apprendrons le lendemain – de l'équipe de France.
Le samedi après-midi, pour un étudiant étranger, est souvent dédié à la farniente dans les cafés cosy de la ville qu'ils résident, surtout dans les villes du nord, quand l'hiver s'empare des rues si tôt dans la journée. La solitude prend une place tellement grande dans la vie d'un expatrié que l'on est prêt à s'imaginer un confort dans chaque endroit où des gens se retrouvent, et se construire un même cercle d'amis que l'on oublie parfois vite une fois revenu au pays. Le Café Courage, dans un coin, est rempli de ce genre de gens que j'ai autrefois côtoyé et je me revois plus jeune et plus mince sur Istedgade avec Marc, aus Weimar ou Joana de Lisboa. Pourquoi oublie-t-on ces amis plus vite que d'autres, qui le méritent pourtant moins ? Pourquoi faut-il que la vie à l'étranger soit toujours une parenthèse ?
Plus tard, nous retrouvons Prenzlauer Berg, où nous dînons, puis nous posons au Café Danesi, dont le nom m'accroche. A quelques mètres de Kulturbrauerei, les vieilles tables en bois et les chaises robustes nous bercent, un samedi soir à Berlin. Encore une superbe serveuse. En face de nous, un snack dont l'enseigne affiche fièrement CurryWürst. Après deux bières, j'amène mes amis dans le vieux quartier aux pavés et aux murs rouges. Ce soir, les stands à saucisses remplissent l'atmosphère de leurs odeurs et si nous n'avons pas faim, nous sommes toujours gourmands. Comme moi l'avant-veille, Marielle et Xavier se retrouvent dans une ville coupée de celle qui l'entoure. Les gens font la queue pour manger, la fumée grasse semble sortir du sol. Nous buvons ensuite des bières dans l'endroit où j'avais vu ce concert deux jours auparavant. Autour du baby, nous savourons nos bouteilles tandis que, fait impossible à Paris, !!!, Gonzales et the Knife sont joués d'affilée par le DJ. La piste de danse est toujours vide, il est près de minuit, ces allemands sont donc vraiment bizarre. J'aime ces endroits où l'on peut danser, parler, boire des bières, voir des concerts. La nuit parisienne est trop cloisonnée.
Le bar se remplit petit à petit mais la fatigue nous gagne. Soudain, la batterie de Train in vain des Clash lance son rythme que j'ai souvent, adolescent, confondu avec le sample de Stupid Girl de Garbage. J'ignore pourquoi mais j'identifie totalement, et depuis des années, les Clash à la ville de Berlin. Je confonds peut-être avec Londres, probablement, mais la capitale allemande a ce côté de nostalgique, de noir et de punk qui va très bien avec les chansons de London Calling ou Sandinista. Je suis là, canette en main, au coeur de la ville qui me fait rêver depuis tant de temps. Je bois à sa santé.
Le bar me plait beaucoup plus que deux jours plus tôt, parce qu'il est exactement le bar dont je rêve à Paris, avec la musique que je ne trouve nulle part, parce qu'on y danse sur de vieux tubes, parce qu'on n'enterre pas l'underground. Nous prenons un métro, tard dans la nuit, rempli de gens saouls, blonds comme les danois, et je fredonne Train in vain en pensant que Paris ne me manque pas et que ce n'est pas là que je dois me trouver.
I need new clothes
I need somewhere to stay
But without all these things I can do
But without your love I won't make it through

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