Tuesday, November 11, 2008

Better than dead

Ils se sont bâtis une cité, dit Kerouac [1] des parisiens. Je suis dans le taxi qui me ramène de nuit dans les rues de ma ville et je l'observe, je la scrute : je laisse mon regard trainer sous les porches et sur les trottoirs, sur les piétons et les groupes emmitouflés. Je les observe et je ne m'y fais pas, aux boulevards, aux immeubles haussmaniens. Arrivé auprès de mon église St Jean-Baptiste, je murmure un "xie xie" au chauffeur, qui ne m'entend pas, qui ne me comprend pas plus. Je dois me faire une raison, je ne suis plus en Chine et cela fait maintenant quarante-huit heures que je n'ai pas dormi. Ceci n'est pas un mauvais rêve.

Plus tôt donc, Yongkang Hutong, je fais mon sac à contre-coeur: je voudrais avoir si peu d'attache pour pouvoir envisager de rester, ou mieux, de ne pas rentrer. Un après-midi à errer dans Nanluogu Xiang et ses environs, le dernier. Je veux ressembler à un vagabond aux cheveux longs, mon rêve américain se fait sous les drapeaux rouges. On quitte l'artère commerçante, ici j'ai lu sur un mur que le punk n'était pas mort. Je le crois aisément, surtout dans ce pays. On tombe sur un bar [2], isolé, avec escalier de bois pour droitiers, plafond de verre et terrasse sur le toit, que garde un chien loup, et aux cadavres de bouteilles qui bordent la gouttière. Le soleil se couche sur les arbres du hutong, les pigeons tournent dans le ciel et je regrette fort, fort, d'avoir découvert cet endroit si tard. Nous devons reprendre notre chemin vers notre dernière nuit, retour à la maison.

J'ai un chapeau de chanteur folk, nous nous coupons les cheveux chez un coiffeur où les adolescents fourmillent. Ma barbe est trop longue. Il est tard et nous nous arrêtons dans un restaurant, repas chinois, raviolis vapeurs auxquels j'ai pris goût, des saveurs auxquelles je me suis habitué. Je n'y fais pas attention, la nuit vient de se lancer et j'ai l'âme qui commence à peiner.

Une soirée d'halloween dans un appartement rempli de Français. Qui sont probablement pour la plupart dignes et aimables mais je n'arrive pas à ne pas les fuire quand je suis à l'étranger. Je ne quitte pas la France pour retrouver les mêmes groupes que ceux que je cotoie chaque jour depuis mon adolescence, dans les écoles d'ingénieurs, de commerce. Je perds certainement des rencontres et des images, mais c'est une de mes rigueurs que je n'arrive pas à transgresser. Alors je cause à une Américaine du Nevada, de Reno exactement, une résidente à long terme puisqu'elle apprend la médecine chinoise et nous parlons d'un festival unique à l'autre bout du monde, une ritournelle qui revient assez souvent dans ma tête, par des amis de passage ou des amours tenaces. Un homme brûle dans le désert américain [3] et je prends date pour l'an prochain, ou le suivant. Je veux sortir des murs, je veux revoir Pékin et nous revenons sur nos pas, au Siif pour commencer par la fin. Pour la millième fois dans le pays, je tombe amoureux d'une fille aux cheveux noirs, une fille au prénom de film, je cède, je tombe, je l'embrasse, je fuis, j'en veux encore.

Nous continuons notre chemin, ivres et incertains jusqu'au login pub, où chan me reconnaît et m'offre de bon coeur un verre, à l'instant où il ferme le bar. Corentin et moi avons ici passé notre première soirée chinoise, j'aime assez faire comme si j'habitais là, ne pas tout voir, ne pas tout explorer et profiter des endroits où je sais être bien.
Nous allons dire adieu à Anna dans son bar, aux murs taggués par les routards de passage et quelques chinois, qui me fait penser au Moos de Copenhague, par les gens qui l'habitent, sa mauvaise bière et les tangos qu'on y danse avec une serveuse éméchée. Nous avons fini nombre de nuits dans ces quelques mètres carrés et c'est comme à la maison.

Nous repartons, attrapons un taxi, choffu, choffu, plus vite. Nous arrêtons sur un parking où les gens traînent, perdons l'E, le cherchons, quelle heure est-il? où sommes-nous?, le retrouvons par hasard, mangeons des crêpes à un stand où les gens s'amassent, une chinoise me drague effrontément au nez de son homme, nous perdons à nouveau l'E, je râle, j'hésite, le retrouve, m'assied avec lui au milieu du boulevard, entre les phares des voitures, me repose.

Repartons vers un restaurant où nous retrouvons d'autres amis, commandons les brochettes à la pelle, les bâtons s'entassent, les bouteilles se vident, désormais sur un rythme que nous ne maîtrisons plus. Je sors, lève les yeux au ciel et vois une dernière fois le soleil se lever sur ce pays, me laisse remplir d'une tristesse que je cerne mal. C'est dans les bras d'un ami, de longues minutes plus tard, que je pose les mots justes: Je ne veux pas partir, je ne veux pas rentrer.
Nous sortons d'un dernier taxi à Yongkang Hutong, je fais quelques pas et pose les genoux à terre, puis m'effondre sous la fatigue et l'absence de courage. Joue contre l'asphalte, j'écoute le battement de coeur d'un pays entier, c'était aussi le rythme auquel j'ai vécu. M'entends-tu, Empire du Milieu, m'entends-tu te pleurer? Sais-tu, Chine, sais-tu que tu m'appartiens désormais?

Je rentre dans l'aéroport, le soleil, aidé par le léger brouillard de Pékin, diffuse une lumière blanche dans le ciel, une lumière que je laisse derrière moi quand je rentre dans le terminal, les bras levés et le pas décidé, malgré la fatigue et le poids des regrets, les bras levés comme une victoire.

Plus jeune, la nuit dans les rues, je criais pour faire entendre que j'étais libre. Aujourd'hui, dans le métro de la capitale ou sur les pavés, sans raison, à toute heure, je tends les bras vers le ciel, je prends plus d'ampleur et j'ai le vent qui me pousse dans le dos.


[1] Jack Kerouac - Grand voyage en Europe
[2] Siif bar : www.siif.cn
[3] Burning Man, un festival américain

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