Une ville blanche et le reste noir
Nous arrivons en ville par Kneza Milosa et ce que nous voyons tout de suite, ce sont des bâtiments éventrés, immobiles depuis la chute des obus de l'OTAN. Le chauffeur nous lance quelques mots, qu'il tente de faire sonner espagnol : Americano, bombardo, boum boum. Ce sont des images que nous avons vu cent fois, mille fois sur les écrans et depuis tous les continents mais c'est la première fois que je les vois, là, debout devant moi et je les reconnais immédiatement. Les murs sont tombés et les étages semblent glisser vers le sol, retenus par quelques fils d'aciers, figés depuis des années déjà. Ils ne seront pas reconstruits. Cinquante ans plus tôt, les nazis le faisaient déjà, tuaient plus de deux milles habitants et détruisaient la bibliothèque nationale, avec tous les livres et l'histoire d'un pays, à cheval entre Orient et Occident depuis la chute de l'empire romain. Belgrade qui m'a toujours semblé le bout de l'Europe est en fait son cœur, sa capitale qu'elle a elle-même bombardée, comme si tout le continent lui reprochait ses propres défauts.
L'odeur du melon a disparu depuis longtemps et le charme de Terazice avec, la ville communiste ouverte maintenant au monde capitaliste se construit bordéliquement, les immeubles haussmaniens, les immeubles fonctionnels, les immeubles commerçants, les immeubles soviétiques cohabitent.
Plus beaucoup de lieux à voir, excepté ceux qui bordent les fleuves, le Danube majestueux et la Save qu'on oublie trop vite. Kalemegdan surplombe le confluent et toutes les barges où l'on dort, où l'on boit et où l'on mange et où on entendait parfois, quand le vent portait, le son de l'accordéon.
Il est dur de se sentir bienvenu dans les sombres kafanas. Nous savons que dans un parc un peu isolé se trouve un stade et dans ce stade se cache un bar. La nuit est tombé sur la ville et dans les arbres nous voyons une faible lumière, quelques ombres qui marchent avec des bouteilles et des verres, se dirigent là où il y a du bruit. Nous hésitons à rentrer, nous savons pourtant que nous y serons bien et j'ai du mal à nommer ce doute, est-ce être à deux qui me suffit ou le pays ici, ses habitants qui n'ont pas besoin de moi ?
Nous nous décidons à partir et nous découvrons enfin le quartier de Novi Beograd, juste aperçu de la carlingue de l'avion ou de la promenade de Zemun. Les régiments de bâtiments, tous soldats et en rang, tous de même grade, l'uniforme variant selon l'escouade sont plus humains vus de l'intérieur de la bête, on voit peut être plus facilement le béton prendre vie, comme partout ailleurs finalement et on est bien loin de toute position politique. Il parait que la ville nouvelle s'enfonçait dans les marais, ils sont a priori bel et bien asséchés.
Nous filons seuls, en voiture, alors que le silence des avions européens qui refusent de décoller commence à se faire entendre. Nous nous dirigeons donc, vers le sud-ouest et Užice vers les Balkans, le cœur du pays des Slaves. Pas d'outil moderne d'orientation, il faudra creuser l'alphabet cyrillique. Depuis Valjevo sans étape vers Bajina Bašta, la route commence à monter pour franchir en lacets et après une heure à petite vitesse, le barrage qui menace la vallée de toute sa hauteur, on le devine pourtant à peine, est franchi et oublié. L'après-midi s'achève, nous traversons des hameaux dépeuplés et une région qui ne doit vivre que d'elle-même. Le col est passé et on entame à peine la descente que s'affiche devant nous, au fond de la vallée et de ses coteaux verts, sous le soleil couchant, une rivière d'or. Moteur coupé, la Drina, face à la Bosnie.
Mokra gora, presqu'à la frontière. L'ancienne ligne ferroviaire entre Belgrade et Sarajevo est une acrobate qui gravit les montagnes, louvoyant et s'engouffrant dans des tunnels, près d'une quarantaine. Dans la Vie est un miracle, Kusturica s'en sert comme des passages entre la Bosnie, la Serbie et la Yougoslavie, les trafiquants et les amoureux les empruntent, s'échappent, s'y perdent comme dans un labyrinthe. Le huit de Šargan décrit par les rails s'éparpille, oublie sa condition de chemin pour devenir les fragments du pays auquel il appartient.
En face, on voit nettement s'avancer un piton rocheux et des cahutes en bois. Nous sommes à Drvengrad, le village que le cinéaste a construit, avec des rues aux noms d'artistes ou de sportifs. Un petit bistrot pour une bière, pas un chat aux alentours, comme si nous étions dans un parc d'attractions vide, il est difficile de trouver quoi que ce soit d'alter-mondialiste, à part un terrain de tennis et une piscine cachés derrière un haut mur.
Ce sont trois jours calmes où nous parcourons à petite vitesse les routes de campagne. Dans chaque village, on affiche les faire-parts de décès sur les abribus, les poteaux téléphoniques, les murs. Des feuilles A4 cerclés de noir, avec quelques dates et parfois, pour les plus récents, des photos d'identité. Près des fossés, les mémoriaux d'accident sont toujours fleuris et dans les dates que je lis, je remonte à des dates plus vieilles que moi. Peut-être oublie-t-on moins vite ici, à tel point qu'on croit le pays dix fois plus peuplé qu'il ne l'est.
Retour à Belgrade pour une dernière nuit et nous choisissons un bateau-hôtel sur le bras du Danube. C'est une auberge de jeunesse comme il y en partout dans le monde, qui accueille les occidentaux, voyageurs ou prétendus artistes, tous un peu coupés du monde. La serveuse apprend le français, déchiffre quelques lignes de mon livre, les mots échangés avec des gens de passage sont toujours un peu réconfortants dans l'idée qu'il est sain d'être juste à la marge.
Nous sommes ignorants de l'état du trafic aérien, nous ne savons pas si nous dormirons ici, à Vienne, à Zagreb ou ailleurs, si nous prendrons le train ou l'avion mais nous buvons quelques dernières bières avec le plus long fleuve d'Europe sous nos pieds, en écoutant au bar quelques morceaux de mon adolescence. Nous ne prendrons pas de décision.
How much difference does it make?
L'odeur du melon a disparu depuis longtemps et le charme de Terazice avec, la ville communiste ouverte maintenant au monde capitaliste se construit bordéliquement, les immeubles haussmaniens, les immeubles fonctionnels, les immeubles commerçants, les immeubles soviétiques cohabitent.
Plus beaucoup de lieux à voir, excepté ceux qui bordent les fleuves, le Danube majestueux et la Save qu'on oublie trop vite. Kalemegdan surplombe le confluent et toutes les barges où l'on dort, où l'on boit et où l'on mange et où on entendait parfois, quand le vent portait, le son de l'accordéon.
Il est dur de se sentir bienvenu dans les sombres kafanas. Nous savons que dans un parc un peu isolé se trouve un stade et dans ce stade se cache un bar. La nuit est tombé sur la ville et dans les arbres nous voyons une faible lumière, quelques ombres qui marchent avec des bouteilles et des verres, se dirigent là où il y a du bruit. Nous hésitons à rentrer, nous savons pourtant que nous y serons bien et j'ai du mal à nommer ce doute, est-ce être à deux qui me suffit ou le pays ici, ses habitants qui n'ont pas besoin de moi ?
Nous nous décidons à partir et nous découvrons enfin le quartier de Novi Beograd, juste aperçu de la carlingue de l'avion ou de la promenade de Zemun. Les régiments de bâtiments, tous soldats et en rang, tous de même grade, l'uniforme variant selon l'escouade sont plus humains vus de l'intérieur de la bête, on voit peut être plus facilement le béton prendre vie, comme partout ailleurs finalement et on est bien loin de toute position politique. Il parait que la ville nouvelle s'enfonçait dans les marais, ils sont a priori bel et bien asséchés.
Nous filons seuls, en voiture, alors que le silence des avions européens qui refusent de décoller commence à se faire entendre. Nous nous dirigeons donc, vers le sud-ouest et Užice vers les Balkans, le cœur du pays des Slaves. Pas d'outil moderne d'orientation, il faudra creuser l'alphabet cyrillique. Depuis Valjevo sans étape vers Bajina Bašta, la route commence à monter pour franchir en lacets et après une heure à petite vitesse, le barrage qui menace la vallée de toute sa hauteur, on le devine pourtant à peine, est franchi et oublié. L'après-midi s'achève, nous traversons des hameaux dépeuplés et une région qui ne doit vivre que d'elle-même. Le col est passé et on entame à peine la descente que s'affiche devant nous, au fond de la vallée et de ses coteaux verts, sous le soleil couchant, une rivière d'or. Moteur coupé, la Drina, face à la Bosnie.
Mokra gora, presqu'à la frontière. L'ancienne ligne ferroviaire entre Belgrade et Sarajevo est une acrobate qui gravit les montagnes, louvoyant et s'engouffrant dans des tunnels, près d'une quarantaine. Dans la Vie est un miracle, Kusturica s'en sert comme des passages entre la Bosnie, la Serbie et la Yougoslavie, les trafiquants et les amoureux les empruntent, s'échappent, s'y perdent comme dans un labyrinthe. Le huit de Šargan décrit par les rails s'éparpille, oublie sa condition de chemin pour devenir les fragments du pays auquel il appartient.
En face, on voit nettement s'avancer un piton rocheux et des cahutes en bois. Nous sommes à Drvengrad, le village que le cinéaste a construit, avec des rues aux noms d'artistes ou de sportifs. Un petit bistrot pour une bière, pas un chat aux alentours, comme si nous étions dans un parc d'attractions vide, il est difficile de trouver quoi que ce soit d'alter-mondialiste, à part un terrain de tennis et une piscine cachés derrière un haut mur.
Ce sont trois jours calmes où nous parcourons à petite vitesse les routes de campagne. Dans chaque village, on affiche les faire-parts de décès sur les abribus, les poteaux téléphoniques, les murs. Des feuilles A4 cerclés de noir, avec quelques dates et parfois, pour les plus récents, des photos d'identité. Près des fossés, les mémoriaux d'accident sont toujours fleuris et dans les dates que je lis, je remonte à des dates plus vieilles que moi. Peut-être oublie-t-on moins vite ici, à tel point qu'on croit le pays dix fois plus peuplé qu'il ne l'est.
Retour à Belgrade pour une dernière nuit et nous choisissons un bateau-hôtel sur le bras du Danube. C'est une auberge de jeunesse comme il y en partout dans le monde, qui accueille les occidentaux, voyageurs ou prétendus artistes, tous un peu coupés du monde. La serveuse apprend le français, déchiffre quelques lignes de mon livre, les mots échangés avec des gens de passage sont toujours un peu réconfortants dans l'idée qu'il est sain d'être juste à la marge.
Nous sommes ignorants de l'état du trafic aérien, nous ne savons pas si nous dormirons ici, à Vienne, à Zagreb ou ailleurs, si nous prendrons le train ou l'avion mais nous buvons quelques dernières bières avec le plus long fleuve d'Europe sous nos pieds, en écoutant au bar quelques morceaux de mon adolescence. Nous ne prendrons pas de décision.
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