Sunday, July 06, 2008

Trois couleurs : jaune

Je traverse le boulevard Voltaire et mon regard se pose sur trois points jaunes sur fond rouge, collés sur l'écran d'un ordinateur portable posé sur une table de terrasse. La fille en face de celui-ci peut être de partout, n'être qu'une marginale européenne, à cheveux courts et hirsutes, à connaître l'ensemble des lieux de squat du continent.

Non, la langue qu'elle parle à travers son microphone est le danois et je sais alors qu'elle vient de Copenhague et qu'elle connaît probablement mieux que moi la ville de Christiania.


C'est une ville, un quartier entier de la capitale scandinave qui a su un instant se libérer de ses filets. Cela a duré une minute, cela vécut des années. La première fois que j'y ai mis les pieds, un festival s'y jouait pour fêter un quart de siècle d'existence et de résistance. On y trouvait encore sur l'allée principale des étals, comme dans tous les marchés, montés sur cartons et caisses, sauf que tous vendaient de l'herbe, des joints, de la résine, des gâteaux. Je n'ai jamais beaucoup fumé mais de voir que tout ceci était prêt, pour moi, une drogue à portée de main m'a plusieurs fois mis la tête dans des volutes de fumée.

Plusieurs fois touriste là-bas, je n'y ai finalement pris mes marques qu'après quelques mois de vie à Copenhague. Un soir, un samedi soir, je me retrouvais dans un concert entre jazz et salsa, à Operaen, un bar à l'étage d'un bâtiment, avec une scène qui ressemblait à celle d'un saloon. Les poteaux de bois se prêtaient à l'ambiance et les musiciens allaient et venaient pour s'échanger quelques phrases à la guitare, aux cuivres ou simplement à leur voix. Nous étions assis à une table, j'étais avec un ami proche et une fille qui avait le béguin pour moi, nous buvions des bières fraîches, celles dont les étiquettes s'envolent des bouteilles à cause de leur humidité, nous descendions chacun notre tour chercher de la résine, ou des cigarettes et nous profitions juste d'être libre, loin de nos pays et de nos familles. Chaleureuse, la musique nous suffisait. C'est là que j'ai rencontré une danoise qui rentrât dans ma vie, aussi innocemment que sa jeunesse, effrontée du haut de ses seize ans et quelques, quand j'en avais vingt-deux. Elle m'avait lancé son sourire et j'avais presque réussi à l'attraper. Nous nous embrasserons bien plus tard mais avoir une amoureuse danoise faisait de moi un habitant de la ville, et plus un étudiant de passage. Et j'ai continué à boire et à fumer à Operaen.

A la même époque, le même ami et moi avions rencontré par hasard à un arrêt de bus un italien aux cheveux longs, qui se demandait autant que nous ce qu'il faisait à l'université danoise. Nous étions partis vers Christiania, un dimanche soir où nous nous sentions seuls, comme cela arrive souvent et nous lui avions proposé, pour sa première (ou seconde) soirée au Danemark de nous accompagner dans ce quartier qui ne nous faisait plus peur. Un skate park s'y trouvait, dans un espèce de bâtiment difforme, dans lequel il fallait rentrer par une porte à l'étage, auquel on accédait par un escalier bancal. Nous regardions les adolescents tenter, se faire mal, réussir, un gamin se trouvait avec eux, pas plus vieux que six ans et que tous soutenaient quand il prenait sa planche. Tous lui laissaient les pentes libres. Un radio k7 jouait du punk à deux balles et nous, un italien, un belge et moi, fumions et buvions des bières dans un skate-park aux murs taggués, heureux d'être là.

Dans ces bâtiments, certains soirs on trouvait une porte ouverte qui donnait sur une salle, avec quelques chaises, un piano, une guitare et quelques caisses de bières. On ne savait pas trop la raison de cette joie mais on la partageait. Des adolescentes dansaient et nous écoutions la musique, la guitare d'un vieillard, qui avait passé un quart de siècle dans cette ville, qui avait souffert comme tous ceux de son âge et qui jouait le blues mieux que quiconque, oh oui.

Les policiers sont ensuite arrivés, pour que ces rues fassent semblant d'être propres. On n'y trouve plus d'étals, plus de vendeurs à la criée mais si l'on cherche bien, on trouve toujours des dealers qui tournent en rond, évidents. J'ai arrêté de fumer mais pas de boire des bières.


C'est ici, sur la berge du lac qui borde Christiania que je suis venu dire adieu au Danemark et à Copenhague. Seul avec deux bouteilles de Tuborg, je savais que je retournerais un jour dans le pays mais c'était la fin d'une continuité de deux ans où j'en étais citoyen, où j'avais les cheveux blonds. J'étais seul et je ne savais pas trop si j'étais triste ou heureux. J'y reviendrais plus tard, bien après, au bras d'une autre danoise, qui elle aussi aimait danser avec moi, qui est repartie aussi vite qu'elle n'était tombée dans ma vie et je décidais de ne plus y mettre les pieds.

Cependant, en marchant boulevard Voltaire, en face de cet ordinateur coloré, je n'ai pu m'empêcher de penser à cette fille, qui aurait du bientôt venir poser ses pas sur les trottoirs parisiens. Je porte parfois son tee-shirt avec cet emblème, ces trois points jaunes, et je me rappelle avoir moi aussi été libre dans cette ville.