Sunday, January 18, 2009

On éteint

Au loin, j'aperçois le boulevard et surtout entend depuis quelques minutes des choeurs et des chants. En ce début d'année, Gaza est occupée et la manifestation est sévèrement encadrée par les forces policières. Les camions bleus sombres bloquent l'accès aux rues du voisinage. En queue de cortège, des barrières de CRS surarmés ferment la marche, immédiatement suivies par une horde de piétons, en jaune et vert fluos, soufflant et tassant dans les coins les papiers et prospectus de la manifestation, avec des slogans de paix écrits dessus. Des machines inhumaines les avalent, effacent les dernières traces en même temps que les cris au loin, maintenant à Bastille, s'éloignent. Comme s'il fallait que la révolte soit éphémère pour avoir droit de cité.

Entre la ville et le père-lachaise, on trouve une légère bande boisée, pas plus large qu'une dizaine de mètres, en flanc de colline. Par temps gris et en hiver, seuls quels quinquagénaires s'y trouvent, perdant leur temps sur les bancs, face à la rue qu'on entend pourtant pas. A quelques encablures du mur du cimetière, on trouve un autre mur, long d'une dizaine de mètres, vieilli. Il est des fusillés dans la pierre, des hommes et des femmes dont le temps, la mort ou la pluie estompent les traits. C'est comme s'ils retournaient dans ce mur qui porte encore les impacts de balle de leur exécution [1]. On distingue encore nettement la Liberté bravant le sort devant d'autres qui offrent leur poitrines aux tirs et d'autres qui tentent avec leurs bras de s'en protéger (ou de s'en cacher?). Un homme seul semble rester indifférent à son sort. Au pied du mur s'efface aussi:

Ce que nous demandons de l'avenir, ce que nous voulons de lui, c'est de la justice, pas de la ve...
Victor Hugo

Retournent alors avec les dernières lettres du dernier mot tous ceux-là, d'où ils viennent et dans l'oubli, comme toutes les révolutions françaises, baignés par l'humeur du fumier fraichement posé devant eux, avec la fumée qui s'en échappe par ce temps froid, baignés par le réseau wifi d'un Paris en 2009.

Plus tard, la nuit, métro Goncourt, quelques passagers, un couple d'amoureux, un ou deux clochards au bout du quai et un homme noir dans une veste verte militaire, qui fait les cent pas tout comme moi. Il s'arrête devant une publicité et me tourne le dos, et soudain peint des lettres sur l'affiche. Son geste est ample, fait des ronds et je trouve le moment beau. Ses lettres jaunes s'entrelacent sans violence pendant que son bras tourne. Ce moment n'appartient qu'à lui, je le laisse finir et nous nous éloignons chacun de notre côté. Quand le métro arrive, je ne le retrouve plus, puisqu'il est lui aussi retourné dans la foule et ne reste de ce bref instant d'art ou de rebellion qu'un tag vulgaire dans une station de métro.



[1]: des infos sur le Mur des Fédérés sur Wikipédia