Thursday, April 24, 2008

Culture rapide

la vie dans les cheveux, le vent en pente douce
je descends rue de belleville et je m'assieds en face
de la tour eiffel, un doigt tendu vers le ciel
la java, les verres, les filles, l'amour dans le caniveau
je suis là, j'attends, j'attends que tu passes en face de moi
je suis là, j'attends, les bières, les verres, les bières et puis toi

Monday, April 14, 2008

In_Berlin - day four

Nous continuons de prendre le petit déjeuner au café de l'hôtel, où le Brauerfrühstück nous retient. L'omelette de pommes de terres, la salade qui l'accompagne ont fait de Xavier un homme sanguinaire qui tuerait pour une fourchette du plat. Les fromages, les saucisses et les confitures font un parfait complément, sans oublier le jus d'orange pressé au prix du demi parisien. Avec vue sur la rue, nous déchiffrons le journal du matin. La finale de hand opposera le Danemark à la Croatie et il est fait mention du parcours réussi de Tsonga à l'Open d'Australie, qui doit jouer en ce moment même. Nous n'en comprenons guère plus.
Aujourd'hui, nous arrivons enfin au musée juif. Le projet de ce lieu est commencé en 1989, lorsque le musée de Berlin veut agrandir sa section dédiée au département judaique et c'est David Libeskind [1] qui dessine le nouveau bâtiment, ouvert en 1999. Vu de dehors, les murs paraissent fermés, sans fenêtres mais on aperçoit de plus près des dizaines de meurtrières. Je ne vois pas l'étoile de David brisée, mais simplement le blitz, l'éclair, la ligne cassée que représente le musée vu du ciel. Une fois à l'intérieur, un puits nous guide sous le sol où trois axes s'offrent à nous : l'axe de l'Holocauste, l'axe de l'Exil et l'Axe de la Continuité, censés représenter le destin du peuple juif. Pas l'un d'entre eux n'est droit et horizontal et nous perdons vite l'orientation. Sur l'axe de l'Holocauste, des noms de camps sont inscrits sur les murs, le plafond est bas et la pente nous conduit jusqu'au bout du couloir où une lourde porte, de travers elle aussi, s'ouvre vers la Tour de l'Holocauste. Une fois la porte refermée derrière nous, me voilà seul dans un espace aveugle. Tout y est noir, les murs et le sol sont de béton nu, il y fait froid. Loin, haut là-bas, une mince ouverture vers la lumière du jour fait office d'espoir impossible. Il est heureux de voir qu'il existe une sortie à ce gouffre, il est malheureux qu'elle soit inaccessible. Je passe de longues minutes, seul dans le noir, à attendre que quelque chose rompe le silence. Rien ne vient. Je ressors et retrouve mes amis, occupés à observer les objets des destins particuliers exposés dans les vitrines du mur. L'axe de l'Exil, où sont inscrit les noms des villes où les juifs allemands émigraient, Stockholm, New York, est de même nature, en pente douce vers une autre porte, plus légère, qui donne sur le jardin de l'Exil, à l'air libre et désaxé. Quarante-neuf colonnes en carré poussent du sol, bancal, et des oliviers y poussent à leur sommet. Quarante-huit colonnes portent de la terre allemande, on a offert à celle du centre de la terre israélienne. Si je ne peux m'empêcher une fois de plus d'y voir un message d'espoir quand je regarde vers le ciel, la nudité hivernale des arbres apporte un sentiment de tristesse diffus. Au dehors du musée, l'architecture des immeubles, tous identiques, qui s'alignent et se ressemblent tous, renforce cette impression de grisaille. Between the lines.
Je reprends l'axe de la Continuité qui amène à l'exposition proprement dite. Des escaliers nous ramènent, étape par étape, au rez-de chaussée. Avant cela, des espaces vides et froids, et notamment une sorte de cage, dont la base est un triangle, très étroit, très haut, toujours avec les mêmes meurtrières et où sont disséminées des milliers de disques de plusieurs centimètres d'épaisseurs, trouées par des bouches et des yeux, tous différents. Il faut marcher dessus et le bruit de mes pas résonnent en bruit métallique, jusqu'en haut des murs. Je marche sur les visages des morts, sur les visages des exilés et j'entends leurs voix se plaindre. Mon cœur vacille mais je ne peux m'empêcher de continuer à marcher, jusqu'à la pointe du triangle, couvert par un plafond très bas une fois de plus, où la lumière a du mal à parvenir, je marche dans l'obscurité et j'entends toujours les cris sous mes pas. The voices of the dead. Mes genoux faiblissent et j'essaie de sortir de ce piège tant bien que mal. Marielle et Xavier arrivent quand j'en sors et je m'assois pour reprendre mes esprits. J'ai envie de remettre mes pieds dans le bordel car c'est notre histoire à tous et je ne peux pas l'oublier.

Plus tard, l'exposition permanente, retraçant l'histoire et la culture juives depuis des millénaires me captive mais se fait vite fatigante après l'émotion des premières salles. Riche mais presque indigeste à ce moment-là.
Nous sortons du musée, la nuit tombe. Etrangement, en dehors du quartier de notre hôtel, nous n'avons guère mis les pieds dans l'ancien Berlin-Ouest et nous décidons donc d'aller passer la soirée vers Kurfürstendamm, construite il y a deux siècles pour soutenir la comparaison avec les boulevards haussmanniens de l'époque. Le quartier y a été détruit intégralement par le bombardement de Berlin à la fin de la guerre et fut la vitrine de l'Occident pendant les décennies de guerre froide. La rue y est laide, entourée de bâtiments neufs aux vitres teintées, la publicité y est omniprésente, le charme absent. Même la place où trône l'église symbole des bombes tombées, la Kaiser-Wilhem Gedächtniskirche, manque de caractère. Le clocher a le crâne ouvert, comme fracassé par une hache. Nous en faisons le tour, subjugués. La modernité a osé ajouter des mini-tours pour entourer l'église, en forme de vaisseau spatial et aux façades bleues brillantes.

Nous marchons le long de l'avenue vide – nous sommes dimanche soir – où les vitrines de magasins de sport, de disque, de fringues succèdent aux fast-food. Je ne comprends pas comment, au vingtième siècle, on a pu transformer les plus belles avenues des capitales en galeries marchandes. Il faut prévenir les touristes que ces rues n'ont rien à offrir, rien à donner, plus d'histoire, plus de vie, plus de charme. Nous bifurquons et arrivons, près d'une ligne de train sur la Savignyplads, dont nos guides vantent la vie nocturne à l'époque des deux Berlin. Encore une fois, les gens manquent à l'appel et nous mangeons dans un restaurant à tapas, déserté. La lumière sombre, les jambons au plafond, et les murs en pierre de taille nous suffisent. Pas de vin espagnol, juste de la bière, une san-miguel ou de la bière pression, j'ai oublié. Nous continuons notre tournée des bars avec le Gainsbourg Café, qui donne directement sur la place. La clientèle est plus âgée et nous dénotons d'avec les gens à la quarantaine aisée. La plupart des cocktails contiennent du champagne et les prix sont presque parisiens. Mais nous trinquons en dessous d'un portrait de Serge Gainsbourg, ce qui n'arrive pas si souvent.
Le bar d'à côté est plus populaire et les gens qui la peuplent, clients comme barmen, sont vieux, vieux aux rides prononcées, des vieux qui ont plus connu Berlin en deux morceaux qu'en un. Nous ne nous en rendons pas compte sur le coup, mais les berlinois qui ont le plus souffert du gouffre était à portée de main, à portée de voix et nous avons fait comme si de rien n'était, car il n'était rien pour nous d'autre qu'un dimanche soir dans une grande ville. La serveuse comprend mal mon allemand et je reviens avec deux énormes pintes de blanche pour mes amis et un demi de blonde pour moi alors que j'avais précisément demandé les tailles inverses. Un chat dort paisiblement sur les journaux à disposition, un œil sur la rue, un autre sur nos vestes. Nous rentrons, nous sommes dimanche soir et nous ne travaillons pas demain.





[1] David Lisbekind, spécialisé dans les galeries de monstres, a remporté le concours pour le prochain World Trade Center. Il a aussi dessiné les plans du Jewish Museum de Copenhague et de l'Imperial War Museum à Manchester. Plus d'infos sur le site de l'architecte
[2] Sites utilisés à propos du Jewish Museum de Berlin:
Vertige de Jacqueline Morne
Le Musée juif de Berlin, une étude de Jérôme Charel et Julien Mortet

Thursday, April 10, 2008

I'm not radioactive anymore

In_Berlin - day three

J'ai appris l'allemand pendant neuf ans. Une langue avec laquelle j'étais à l'aise à l'écrit et à l'oral, je le croyais. A la fin de l'adolescence, je l'ai arrêté et j'ai oublié l'intégralité de sa grammaire et de son vocabulaire du jour au lendemain. Au Danemark, quelques souvenirs m'ont aidé à comparer les écrits mais la langue parlée, différente à tout point de vue, me restait inaccessible. Je me dois de chercher dans les deux années de phrases entendues et jamais comprises. Tout est dans ma tête, comme un immense puzzle que je dois remettre en ordre. Les cours que je prends depuis maintenant six mois m'ont permis de retrouver les angles et les bords. Reste le plus dur.
L'espagnol et le portugais, eux, ont le mérite d'avoir les racines du français et quand j'essaie maladroitement de les parler, je me sers des racines françaises que je latinise, en me rappelant de quelques indispensables intraduisibles. Cela tient plus de la devinette que de la grammaire. J'étais au Mexique et je comprenais la moitié des phrases sans pouvoir en écrire une seule. J'étais au Portugal et j'arrivais à passer une demi-journée seul à Porto.
Mais l'allemand est juste absent de ma mémoire, quelques mots me rappellent des phrases jadis apprises par cœur, dont es tut mir weh et je me retrouve à Berlin, avec comme seul réflexe de répondre en anglais aux jolies filles qui me demandent ce que je désire boire ou manger.

Nous voulons visiter le musée juif pour commencer, car tu m'en as dit du bien, il y a quelques années, quand nous nous découvrions. L'absence de distributeurs de billets me rappelle Bruxelles et surtout nous emmène plus au nord que prévu sur Friedrichstrasse, jusqu'au Checkpoint Charlie, haut-lieu touristique et symbole d'un mur et de l'absurdité. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous rentrons donc dans le musée du mur. J'y recherche des photos en noir et blanc parce que c'est comme cela qu'une ville m'attire et que je m'y projette des années auparavant. A Paris aussi, mais dans mon village de cinq cents habitants également. Les instantanés des gens morts et des pierres immobiles me fascinent. Et j'aime comparer aux rues et places que je connais, me mettre dans le cadre. Me voir en noir et blanc. Le principal intérêt du musée est d'expliquer les évènements d'après-guerre qui ont séparé une ville et un peuple en deux. Ces vies brisées me donnent la nausée, et pas seulement parce que la visite joue la compassion à outrance en montrant les destins particuliers de quelques familles, ce père a creusé un tunnel, cette mère a cousu un uniforme militaire, ce fils est tombé sous les balles ou s'est noyé dans la Spree. Les faits divers prennent le pas sur l'histoire, décrivant une multitude d'évasions qui se ressemblent toutes. Plus fort cependant, l'histoire du blocus de Berlin Ouest, de paire avec celle d'un choix politique que ceux de l'Est n'ont jamais eu. Le reste, la présentation désuète de documents trop vieux me fatiguent vite et je sors du musée avant mes amis. Le vent est froid et me pénètre jusqu'aux os. Devant la réplique du poste-frontière, un faux soldat tamponne de faux visas sur les vrais passeports des touristes. Les jeunes américaines s'y pressent. Le vide du terrain vague en face est une ancienne frontière.

Un peu plus tard, Xavier et Marielle sortent à leur tour, et sont eux aussi attrapés par le vent. L'après-midi est déjà bien avancée, comme l'hiver, et Xavier lance l'idée de trouver un endroit pour prendre un chocolat chaud et en profiter pour regarder la demi-finale de l'Euro de handball, entre France et Croatie. Essayons de profiter que cela soit le sport national. Nous remontons donc Friedrichstrasse, où les boutiques de luxe succèdent aux boutiques de luxe. Pas beaucoup d'endroits confortables, alors nous continuons. Cette partie de la ville est laide et sans âme, tout y est gris, comme dans toutes les villes nouvelles. Nous croisons Unter den Linden, pénétrons dans Mitte, toujours rien. Les cafés sont aussi vides que le jour de mon arrivée et aucun n'a d'écran télé, même si nous trouvons plus fréquemment des endroits séduisants, comme nous nous immisçons dans la vieille ville. Again, Hackesche Höfe. Nous reprenons le chemin où je me suis arrêté hier, près de la Schlesiche Tor. Arrive la Rosa Luxemburg Plads et bientôt le Café Courage où nous abandonnons tout espoir de voir la défaite – nous l'apprendrons le lendemain – de l'équipe de France.

Le samedi après-midi, pour un étudiant étranger, est souvent dédié à la farniente dans les cafés cosy de la ville qu'ils résident, surtout dans les villes du nord, quand l'hiver s'empare des rues si tôt dans la journée. La solitude prend une place tellement grande dans la vie d'un expatrié que l'on est prêt à s'imaginer un confort dans chaque endroit où des gens se retrouvent, et se construire un même cercle d'amis que l'on oublie parfois vite une fois revenu au pays. Le Café Courage, dans un coin, est rempli de ce genre de gens que j'ai autrefois côtoyé et je me revois plus jeune et plus mince sur Istedgade avec Marc, aus Weimar ou Joana de Lisboa. Pourquoi oublie-t-on ces amis plus vite que d'autres, qui le méritent pourtant moins ? Pourquoi faut-il que la vie à l'étranger soit toujours une parenthèse ?

Plus tard, nous retrouvons Prenzlauer Berg, où nous dînons, puis nous posons au Café Danesi, dont le nom m'accroche. A quelques mètres de Kulturbrauerei, les vieilles tables en bois et les chaises robustes nous bercent, un samedi soir à Berlin. Encore une superbe serveuse. En face de nous, un snack dont l'enseigne affiche fièrement CurryWürst. Après deux bières, j'amène mes amis dans le vieux quartier aux pavés et aux murs rouges. Ce soir, les stands à saucisses remplissent l'atmosphère de leurs odeurs et si nous n'avons pas faim, nous sommes toujours gourmands. Comme moi l'avant-veille, Marielle et Xavier se retrouvent dans une ville coupée de celle qui l'entoure. Les gens font la queue pour manger, la fumée grasse semble sortir du sol. Nous buvons ensuite des bières dans l'endroit où j'avais vu ce concert deux jours auparavant. Autour du baby, nous savourons nos bouteilles tandis que, fait impossible à Paris, !!!, Gonzales et the Knife sont joués d'affilée par le DJ. La piste de danse est toujours vide, il est près de minuit, ces allemands sont donc vraiment bizarre. J'aime ces endroits où l'on peut danser, parler, boire des bières, voir des concerts. La nuit parisienne est trop cloisonnée.
Le bar se remplit petit à petit mais la fatigue nous gagne. Soudain, la batterie de Train in vain des Clash lance son rythme que j'ai souvent, adolescent, confondu avec le sample de Stupid Girl de Garbage. J'ignore pourquoi mais j'identifie totalement, et depuis des années, les Clash à la ville de Berlin. Je confonds peut-être avec Londres, probablement, mais la capitale allemande a ce côté de nostalgique, de noir et de punk qui va très bien avec les chansons de London Calling ou Sandinista. Je suis là, canette en main, au coeur de la ville qui me fait rêver depuis tant de temps. Je bois à sa santé.
Le bar me plait beaucoup plus que deux jours plus tôt, parce qu'il est exactement le bar dont je rêve à Paris, avec la musique que je ne trouve nulle part, parce qu'on y danse sur de vieux tubes, parce qu'on n'enterre pas l'underground. Nous prenons un métro, tard dans la nuit, rempli de gens saouls, blonds comme les danois, et je fredonne Train in vain en pensant que Paris ne me manque pas et que ce n'est pas là que je dois me trouver.

I need new clothes
I need somewhere to stay
But without all these things I can do
But without your love I won't make it through